Le rêve d’un homme ridicule de Dostoïevski

« maintenant, le monde, c’est comme s’il n’était fait que pour moi seul : je me tue, et le monde n’existe plus »

J’avais déjà lu les deux tiers de ce court ouvrage quand je me suis rendue compte de sa force, de mon amour pour ce récit. Le début est proche des Carnets du sous-sol, il ressemble aussi à la nouvelle Enterré vivant de l’auteur iranien Sadegh Hedayat, avec son personnage principal, narrateur, qui exprime le désir de se suicider. Tous les soirs, il veut le faire ; et s’il ne le fait pas, c’est parce qu’il attend que quelque chose, n’importe quoi, ne lui soit pas égal. C’est alors qu’il fait une rencontre. 

« Mais leur savoir était plus profond et plus haut que celui de notre science ; car notre science cherche à expliquer la vie, elle cherche à la saisir par la raison pour apprendre à vivre aux autres ; eux, même sans la science, ils savaient comment ils devaient vivre, et cela, je le compris, mais je fus incapable de comprendre en quoi leurs connaissances consistaient. […] ils avaient trouvé leur langue, et je suis convaincu que les arbres les comprenaient. Ainsi regardaient-ils toute la nature — les animaux, qui vivaient avec eux dans la concorde, ne les attaquaient pas et les aimaient, vaincus par leur amour. Ils me montraient les étoiles et ils me parlaient d’elles à propos de quelque chose que je n’arrivais pas à comprendre, mais je suis convaincu que, d’une façon ou d’une autre, ils communiquaient avec les étoiles du ciel, et pas seulement par la pensée »

La seconde moitié du livre est consacrée au rêve de cet homme, rêve qu’il fait juste après cette rencontre, alors qu’il avait décidé d’enfin se suicider. Son rêve est celui d’une société parfaite, édénique, où seul l’amour règne. « L’homme ridicule » arrive dans cette société — qui n’en est pas une —, il adore ces quasi-dieux qui vivent dans une paix éternelle, innocente, Vraie. C’est alors qu’il nous livre son secret : ces personnes, il les a corrompues. S’ensuit ces 10 dernières pages du livre, fortes d’une réflexion sur l’humain et le religieux, sur la volonté humaine de retourner à cet Eden premier, sur cette méchanceté qu’ils ont fini par chérir et aimer. 

« Ils riaient même de la possibilité de ce bonheur passé, et ils l’appelaient ‘un songe’. […] mais, chose étrange et merveilleuse, ayant perdu toute foi dans leur bonheur passé, l’ayant traité de fable, ils voulurent tellement redevenir innocents et heureux, l’être une fois encore, qu’ils succombèrent devant le désir de leur cœur, comme des enfants, déifièrent ce désir, érigèrent des temples, et se mirent à prier leur propre idée, leur propre ‘désir’, tout en croyant pleinement, dans le même moment, qu’il était impossible et irréalisable, mais l’adorant jusqu’aux larmes et se prosternant devant lui. »

C’est un ouvrage court, mais important ; c’est l’histoire de l’humanité, c’est cette nécessité de vouloir le changement pour pouvoir le permettre ; c’est l’histoire d’un homme ridicule, petit, noyé dans la masse humaine, qui voit un potentiel mais ne peut réaliser ce changement seul. Un homme qui redécouvre sa foi et va y plonger toutes ses forces, dans un rêve — absurde, peut-être — de sauvetage de l’humain. Dans un récit qui commençait par le constat d’un désespoir, plutôt, d’une médiocrité ; Dostoïevski se détourne du chemin que prennent souvent ses histoires ; à travers un rêve, une infime partie de l’esprit « d’un homme ridicule », il parvient à toucher au cœur même de la question de la corruption, du péché, de la Vérité. C’est à la fois un récit de conversion, un rêve de révolution politique et historique, et une philosophie de l’humain que Dostoïevski nous livre ici, le tout sans se départir de son éternelle et fervente plume. 

« Et si seulement tout le monde le voulait, tout se construirait d’un coup. » 

emi

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