Les carnets du sous-sol de Dostoïevski

« Laissez-nous seuls, sans livres, et nous serons perdus, abandonnés, nous ne saurons pas à quoi nous accrocher, à quoi nous retenir ; quoi aimer, quoi haïr, quoi respecter, quoi mépriser ? »

Les carnets du sous-sol fut, sans surprise, un ouvrage grandiose. Savant mélange de désespoir, de pitié et d’étrangeté, traité des passions humaines en tant qu’elles s’incarnent dans ce personnage aussi narrateur, sorte de journal intime d’un désespéré, d’un écorché vif ; ce livre nous surprend par ce qu’il a d’original, mais il nous convainc une fois de plus du génie de son auteur. L’écriture de Dostoïevski, comme toujours, est d’une précision presque cruelle, elle dit la douleur dans ce qu’elle a de plus humain et inhumain à la fois, elle dit la dimension salvatrice de la seule littérature, elle dit le rêve, la désillusion, l’immobilité et la terreur. Ses mots sont comme des puits sans fond dans lesquels on se jette, volontairement ; parce que malgré leur aspect terrifiant, l’on sait que cette maison hantée en est bien une, de maison.

« J’avais senti depuis longtemps que je lui avais retourné toute son âme, que je lui avais brisé le cœur littéralement, et plus je m’en persuadais, plus vite et plus fort je cherchais à atteindre mon but. Le jeu, le jeu qui m’entraînait… […] Elle gisait de tout son long, le visage enfoncé dans un coussin, elle l’étreignait de ses deux bras crispés. Sa poitrine éclatait de l’intérieur. Tout son jeune corps était parcouru de frissons, comme des convulsions. Les sanglots étouffés qui lui pesaient sur la poitrine la déchiraient et jaillissaient soudain au-dehors par des cris, presque des hurlements. »

La première partie du livre, qui se présente sous forme de journal intime, de compte-rendu de pensées, trace la figure d’un lecteur-rêveur assidu, un personnage à notre image finalement, en ce qu’il ne semble trouver de la vie que dans la littérature et ses propres rêves. L’imaginaire devient non plus une manière d’échapper au réel, mais un nouveau réel, presque « plus vrai que le vrai » ; cependant, magistrale illusion appelle à sa part égale de désillusion, et plus l’échappatoire est jouissive, plus la chute se fait fracassante. Ce narrateur, donc, c’est nous, lecteurs et lectrices, qui tenons ce témoignage de vie — ou de tentative de vie — entre nos mains ; c’est l’espèce humaine dans son entier, douloureuse et damnée, perdue dans les limbes de sa propre conscience. Ce narrateur c’est aussi l’auteur, dont on sait qu’il déversait ses souffrances dans l’écriture.

« Ce que je faisais surtout à la maison, c’est que je lisais. Je voulais que des impressions extérieures viennent étouffer ce qui bouillait sans cesse au fond de moi. Et, pour moi, les seules impressions extérieures venaient de la lecture. […] En dehors de la lecture, il n’y avait pas d’issue »

La seconde partie est un récit, mené par ce même narrateur. Propulsé dans une situation mondaine inconfortable, qui frôle l’absurde, il perd pied et la narration s’achemine petit à petit vers une totale étrangeté. Les relations humaines se font kafkaïennes avant l’heure, les rapports de pouvoir sont aussi asymétriques qu’ils semblent peu naturels, ou à quelques pas d’être renversés ; et au cœur de cet univers délirant, notre personnage semble trouver du plaisir dans la honte qu’il s’inflige, puis dans les souffrances qu’il inflige aux autres. D’abord son propre bourreau, il devient celui d’une femme, croisée par hasard (en était-ce vraiment un ?), et la jouissance que lui apporte ce jeu de torture se couple du fait que, voyant quelqu’un d’autre souffrir au moins autant que lui, il se trouve rassuré pour un temps. 

« je portais mon sous-sol au fond du cœur »

Je me suis encore une fois laissée emportée par la prose puissante et pleine de résonance qui est celle de Dostoïevski. Plus que tout autre, cet auteur semble, à chaque instant, pointer le mot juste, tordre ses phrases et rapprocher ses images pour décrire, au mieux, les pénombres de ce qui fait l’humain. C’est une littérature du désespoir qu’il nous livre, mais désespoir ne se fait pas sans espoir, et l’œuvre de Dostoïevski est loin de se faire à sens unique ; les contraires s’allient jusqu’à devenir inséparables, jusqu’à se fondre en une et même sensation ; il ne nous reste plus, alors, qu’à reconstruire notre pensée autour de cette nouvelle vision, qu’à nous nourrir, avidement, de ces alliages pour les faire nôtres : on n’est plus jamais le même, plus jamais la même, après avoir lu Dostoïevski.

« Nous sommes tous morts-nés »

emi

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