Absurdité, magie et religion : Le Maître et Marguerite de Boulgakov et Le Loup des Steppes de Hermann Hesse

Récemment, j’ai lu deux romans écrits au XXème siècle : le premier, publié en 1967, s’intitule Le Maître et Marguerite (Мастер и Маргарита), et nous vient de l’auteur russe Mikhaïl Boulgakov, et le second est Le Loup des steppes (Der Steppenwolf), publié en 1927, et signé par l’auteur suisse de langue allemande Hermann Hesse. J’ai adoré ces deux lectures, et je n’ai pu ignorer leurs nombreuses ressemblances, qu’elles soient dans la construction narrative, les thèmes abordés, ou encore les « leçons » qui peuvent en être tirées.

Les deux récits s’ouvrent dans un cadre du quotidien, qui ne laisse pas deviner le futur développement fantastique ou merveilleux de l’intrigue. Le Maître et Marguerite nous présente dans son incipit deux personnages, Berlioz et Biezdomny, et Le loup des steppes nous en présente un, Harry Haller. Ces trois personnages, d’abord décrits dans un cadre tout ce qu’il y a de prosaïque, vont voir leur vie bousculée par une rencontre. Si cette rencontre est intrinsèquement magique chez Boulgakov, elle l’est de manière plus subtile dans le roman d’Hermann Hesse, mais dans les deux cas, cette rencontre avec un être inconnu va bouleverser la vision des personnages d’Harry Haller et de la majorité des personnages du roman russe, sans oublier qu’elle va être accompagnée de toute une isotopie de l’enfer. Le diable ou magicien noir du Maître et Marguerite se présente comme un être immortel, ayant vécu en même temps que Ponce Pilate et Jésus, et donnant des bals dans le monde des morts ; Hermine, la jeune femme du Loup des steppes, est elle-même associée soit à un froid glacial, soit à une chaleur brûlante, et elle entraîne Harry Haller dans un monde onirique qui fait écho à la magie noire du diable de Boulgakov. Ces deux développements du thème de l’enfer se font, dans un parallélisme explicite, en référence au Faust de Goethe, mais aussi à la Divine Comédie de Dante ; les univers infernaux se mélangent pour donner une nouvelle vision du pacte avec le diable. En effet, le « contrat » implicite qui se fait entre le Maître, Marguerite et le diable, ainsi que celui entre Harry Haller et Hermine, promet à ces humain·e·s qui, contrairement à leurs contemporain·e·s, donnent toute leur confiance au diable, rien de moins que l’éternité. Cette éternité est, dans les deux ouvrages, atteinte (ou presque atteinte) grâce à l’absurde, et surtout grâce à l’acceptation de cette absurdité comme normale, voire naturelle. Cette absurdité ne doit cependant pas être acceptée comme faisant partie du monde ‘réel’, mais plutôt comme correspondant à un autre monde, se situant au-delà (et au-dessus) du monde mortel dénué de magie. Harry Haller, contrairement au Maître et à Marguerite, confond le monde onirique et le monde réel, ce qui l’empêche de toucher à l’éternité promise. Le Maître et Marguerite, dans le roman éponyme, sont les seuls personnages qui font le pari de l’absurde, et qui ne rejettent ni ne refusent la présence du diable/magicien. 

Hermine, dans Le loup des steppes, dira ainsi à Harry Haller : « Ce n’est pas la gloire, oh! non. Mais c’est ce que j’appelle éternité. Les croyants l’appellent royaume de Dieu. Il me semble à moi que nous autres, les exigeants, ceux qui ont une dimension de trop, ceux qui sont nostalgiques, ne pourrions pas vivre s’il n’y avait pas d’autre air à respirer que l’atmosphère de ce monde, si, en dehors du temps, il n’existait pas d’éternité : car c’est elle le domaine du vrai. C’est à elle qu’appartiennent la musique de Mozart et les vers de tes grands poètes, c’est à elle qu’appartiennent les saints, ceux qui ont fait des miracles, souffert le martyre et donné un grand exemple aux hommes. Et de même appartiennent à l’éternité l’image de toute action vraie, la puissance de tout sentiment réel, même si personne ne s’en doute, ne le voit, ne le fixe et ne le garde pour la postérité. Pour l’éternité, il n’y a pas de survivants, il n’y a que des contemporains. »

Si les deux romans s’inscrivent dans une intertextualité propre à la représentation de l’enfer, ils se fondent aussi sur les récits et textes bibliques, et jouent avec les idées de foi, d’au-delà, de mérite, ainsi qu’avec la dichotomie enfer/paradis. Le pari de l’absurde, le choix de l’enfer, sont chez Boulgakov comme chez Hermann Hesse suivis de la consommation d’animaux, d’une sexualité omniprésente ou au contraire absente (quand Marguerite se retrouve nue, cet attirail lui paraît naturel et elle ne ressent aucune pudeur, ce qui d’ailleurs pourrait être vu comme un retour au temps d’avant l’humain, dans le Jardin d’Eden), et de la mort — une mort qui s’accompagne de beaucoup de sang, et qui provient d’une main humaine. La faute est un thème prépondérant dans les deux ouvrages, où elle est vue comme l’essence même de l’humain (chez Hermann Hesse), mais aussi comme quelque chose que l’on peut dépasser (avec la nudité innocente de Marguerite, ou encore le fait qu’Harry Haller va être puni de sa faute, mais aura le droit, après son châtiment, de retenter l’expérience de l’éternité).

Le traitement du diabolique se fait aussi par le rire, avec une absurdité qui sort le Maître, Harry Haller, ou encore Ivan, de leur souffrance quotidienne. Cette douleur qui est la leur est évoquée en tant qu’elle fait partie de l’âme de tout artiste, et elle s’inscrit dans une réflexion sur l’écriture et la postérité. Le Maître, face au diable et à l’absurde, qui lui montrent qu’il ne peut atteindre la vérité historique pure, choisit de ne plus jamais écrire ; Harry Haller trouve dans le monde onirique d’Hermine et de Maria une échappatoire de son quotidien ennuyeux et de son mal-être ; le poète Ivan Biezdommy, quant à lui, sombre dans la folie, laquelle est décrite dans une (très belle) scène qui accorde souffrance personnelle, déchaînement des éléments naturels et bouleversement de sa pratique poétique, ces deux derniers se rejoignant dans l’alliance fréquente en littérature de la feuille d’abre et de celle où l’on écrit : 

« Puis un rideau de pluie uniforme voila la fenêtre. Des paraphes de feu rayèrent le ciel qui explosa de toutes parts et des lueurs effrayantes frémirent, inondant la chambre du malade.

Ivan, assis sur le bord de son lit, pleurait doucement en contemplant les eaux troubles de la rivière dont la surface bouillonnante se couvrait de bulles. A chaque coup de tonnerre, il poussait un cri plaintif et couvrait son visage de ses mains. Des feuilles de papier noircies par l’écriture d’Ivan jonchaient le sol. Elles avaient été éparpillées par le vent qui s’était engouffré dans la chambre avant le déchaînement de l’orage. »

Il y aurait, je n’en doute pas, de nombreuses autres choses à dire sur ces deux ouvrages, notamment sur Le Maître et Marguerite qui est extrêmement riche de sens, mais cet article est surtout le reflet d’une impression de lecture que j’ai eue lorsque j’ai lu Le loup des steppes, et que j’y ai vu des échos au roman de Boulgakov. Ce sont deux ouvrages très intéressants de par la vision du monde qu’ils véhiculent et les « messages » qu’ils semblent faire passer, en ce qui concerne l’existence de quelque chose qui surpasse la vie humaine, que ce soit une éternité atteinte par l’absurde — et donc le laisser-aller des dogmes, de la morale populaire et/ou religieuse — ou encore un au-delà psychique ou physique. 

bises, emi

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