Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce

Le fils retourne dans sa famille pour l’informer de sa mort prochaine.
Ce sont les retrouvailles avec le cercle familial où l’on se dit l’amour que l’on se porte à travers les éternelles querelles. De cette visite qu’il voulait définitive, le fils repartira sans avoir rien dit.

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17/20

Cette pièce de théâtre, écrite par l’auteur français Jean-Luc Lagarce, et faisant partie de ce qu’on appelle le « Nouveau Théâtre » est tout simplement géniale. Dans un récit aux consonances autobiographiques, il parvient à dire l’indicible, en pointant du doigt la difficulté de ses personnages à communiquer. Mais plus qu’une impossible communication, j’ai perçu ces reprises du langage comme le schéma même de l’écriture poétique. Le sens réel et profond de la parole de l’auteur•ice ne se niche pas essentiellement dans la phrase finale, dans le terme choisi aux dépends du reste de son axe paradigmatique, mais dans le processus poétique de reprise et de rectification qui a fait passer le sens d’une formulation à l’autre, pour finalement arriver à l’assemblage de mots qui lui paraît le plus « juste. »

Parfois, c’est comme un sursaut,
parfois, je m’agrippe encore, je deviens haineux,
haineux et enragé,
je fais les comptes, je me souviens.
Je mords, il m’arrive de mordre.
Ce que j’avais pardonné je le reprends,
un noyé qui tuerait ses sauveteurs, je leur plonge la tête
dans la rivière,
je vous détruis sans regret avec férocité.
Je dis du mal.
Je suis dans mon lit, c’est la nuit, et parce que j’ai peur,
je ne saurais m’endormir,
je vomis la haine.
Elle m’apaise et m’épuise
et cet épuisement me laissera disparaître enfin.

Juste la fin du monde est l’histoire de Louis, qui, sentant sa mort venir, décide d’annoncer cette dernière à sa famille, qu’il n’a pas vu depuis une décennie. Il se rend chez elleux, sa mère, son frère, sa sœur, sa belle-sœur… mais il se heurte à un mur. Peu écouté, les reproches de sa si longue absence fusent, et les douleurs âcres de chaque personnage sont vivifiées par cette rencontre trop retardée. Louis ne parvient pas à dire sa mort, et au final, aucun personnage ne semble pouvoir se dire. Cette mort prochaine de Louis, elle renvoie à la vie de Lagarce : auteur homosexuel (Louis ne peut pas avoir d’enfants) atteint du virus du SIDA, il mourra à la quarantaine. Dans la pièce, Louis a 33 ans (l’âge du Christ), bientôt 34. 

La Mort prochaine et moi,
nous faisons nos adieux,
nous nous promenons,
nous marchons la nuit dans les rues désertes légèrement embrumées et nous nous plaisons beaucoup.
Nous sommes élégants et désinvoltes,
nous sommes assez joliment mystérieux,
nous ne laissons rien deviner
et les réceptionnistes, la nuit, éprouvent du respect pour nous, nous pourrions les séduire.
Je ne faisais rien,
je faisais semblant,
j’éprouvais la nostalgie.
Je découvre des pays, je les aime littéraires, je lis des livres,
je revois quelques souvenirs,
je fais parfois de longs détours pour juste recommencer,
et d’autres jours,
sans que je sache ou je comprenne,
il m’arrivait de vouloir tout éviter et ne plus reconnaître.
Je ne crois en rien.

Le bonus de cette édition, ce sont les dossiers présents après le texte théâtral. On y retrouve notamment des extraits du journal de Lagarce, un journal dans lequel il rendait compte de son processus de création littéraire, de l’évolution des titres et des sujets de ses œuvres. Ces bribes de confessions apportent quelque chose en plus à cette pièce, en la remettant en contexte, que ce soit dans la vie de l’auteur, mais aussi parmi son œuvre générale, puisqu’on peut y lire des extraits de certains de ces ouvrages. 

Dimanche 27 novembre 1983 : « Et c’est l’affrontement et la difficile preuve d’amour. La volonté de donner sans faire mal, et donner, c’est déjà faire mal. C’était difficile. Je suis sorti de là broyé, rompu. L’attention nécessaire au texte, l’intelligence de la mise en scène (la tragédie qu’elle met en scène). Mon incapacité à écrire ça (Retour à la citadelle). Mon incapacité à parler de et à mon frère et ma sœur. Le pouvoir des mots. J’en reparlerai. (Peut-être ou peut-être pas. C’est entré dans mon esprit et ça va y faire son chemin.) »

Juste la fin du monde, c’est un bijou du théâtre du XXème siècle, c’est beau, c’est puissant, et c’est à mettre entre toutes les mains. Le texte a beau être court et se lire d’une traite, il n’en reste pas moins riche de sens et de sensations. J’ai adoré le lire. 

bises, emi

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