Théâtre de l’Absurde : Oh les beaux jours et En attendant Godot de Samuel Beckett

Cette année j’ai un cours centré sur le Nouveau théâtre et le Théâtre de l’Absurde, ça fait donc un petit mois que je dévore des pièces à la suite, et je n’ai pas vraiment eu le temps (ni la foi) de les chroniquer à chaque fois. Je viens donc aujourd’hui pour un petit bilan des dernières pièces de Beckett que j’ai lues, et je vous parlerai des autres ouvrages dans un prochain article. (ps. j’ai aussi lu Rhinocéros de Ionesco dont j’ai déjà parlé juste ici). 

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En ce qui concerne mon rapport au théâtre, la forme en soi ne me dérange pas, mais je n’ai jamais eu un gros coup de cœur théâtral ; j’aime beaucoup Racine qui décrit les passions à merveille et dont les pièces sont vraiment intéressantes à étudier ; et j’avais déjà un peu lu et étudié Beckett avec Fin de partie, étude que j’avais trouvée passionnante et qui m’a familiarisée à l’univers de Beckett que, du coup, j’apprécie beaucoup.

On enchaîne donc avec Oh les beaux jours ! suivi de Pas moi. La première pièce m’a beaucoup fait penser à Fin de partie, parce qu’on retrouve les mêmes thèmes et que les deux personnages étaient semblables aux deux « parents » qui vivent dans la poubelle dans cette autre pièce. Le travail de Samuel Beckett me fait aussi souvent penser à la démarche de Bertolt Brecht, un dramaturge et metteur en scène allemand qui cherche à engager le spectateur dans ses pièces — procédé qu’il intitule « distanciation » — et qui travaille à exploiter les silences. Roland Barthes parlera d’ailleurs de « révolution brechtienne » ; ce qui n’est pas rien. 

Revenons-en à notre sujet principal : j’ai beaucoup apprécié Oh les beaux jours qui m’a parue très familière, mais je l’ai trouvée incomplète en comparaison à Fin de partie. Il y a moins de personnages, ce qui peut-être rend le tout moins fugace et comique. La temporalité est, comme d’habitude, très floue ; les didascalies s’apparentent parfois en longueur à des descriptions balzaciennes (j’exagère un peu) ; et les personnages sont partiellement estropiés, à moitié aveugle, ils n’ont pas l’usage de leur jambe ou alors ils sont coincés dans une espèce de grotte — en bref, contraints à l’immobilité. Le registre comique est toujours très présent, et dans ces univers pleins de solitude qui semblent presque post-apocalyptiques, la relation entre tragique et comique est très étroite et l’on ne sait jamais vraiment si l’on doit rire ou prendre les personnages en pitié.

« Et si pour des raisons obscures nulle peine n’est plus possible, alors plus qu’à fermer les yeux — (elle le fait) — et attendre que vienne le jour — (elle ouvre les yeux) — le beau jour où la chair fond à tant de degrés et la nuit de la lune dure tant de centaines d’heures. (Un temps.) Ça que je trouve si réconfortant quand je perds courage et jalouse les bêtes qu’on égorge. (Se tournant vers Willie.) J’espère que tu ne perds rien de… » 

Ce que j’aime chez Beckett, c’est le poids de ses inspirations philosophiques qui nourrissent son univers de pessimisme, voire de nihilisme. L’auteur irlandais, qui a choisi d’écrire en français car il voyait l’anglais comme une langue de pouvoir, s’est abreuvé des travaux de James Joyce mais aussi de ceux de Schopenhauer, d’Arnold Geulincx et de Georges Berkeley, les deux derniers étant de grandes figures de la philosophie du doute. Ce que je trouve de plus passionnant dans son travail, c’est tout ce qui tourne autour de l’image du purgatoire. Inspiré de Dante, dont les personnages sont aussi souvent des damnés, Beckett s’intéresse beaucoup à ce purgatoire qui lui permet de se réconcilier avec l’Irlande, l’un des monuments phares du pays étant le Purgatoire de Saint-Patrick. Et quand on apprend ça, tout l’univers spatial des pièces de Beckett semble finalement faire sens ; les personnages évoluent dans un monde vide — d’hommes mais aussi de sens — qui ne répond à aucune temporalité si ce n’est une éternité mentionnée plusieurs fois dans En attendant Godot ; ils sont là, et tous les jours qui se suivent ne sont pour eux que des répétitions du précédent (Oh les beaux jours). Plusieurs fois dans En attendant Godot y est mentionné l’idée d’une faute, d’une rédemption : « Si on se repentait ? » demande Vladimir, question à laquelle Estragon répond, « d’être né ? » 

Entre vie et mort, entre humanité et Apocalypse, entre début et fin… tous les protagonistes de Beckett semblent avoir été placés dans une temporalité et un monde à part, et ils ne font qu’attendre et passer le temps, un temps éternel qui finit par détruire leurs corps, devenus trop vieux, ou effacer leur mémoire, encore et encore. 

En ce qui concerne Pas moi, c’était une pièce très courte dont je n’ai pas retenu grand chose, hormis qu’elle semblait être construite en réponse à Oh les beaux jours. Je vais donc immédiatement passer à En attendant Godot : j’ai beaucoup aimé ce texte, dans lequel j’ai pu évidemment retrouver les thématiques si chères à Beckett (et à moi) mais avec de nouveaux éléments. Ici, le tragique est bien moins discret que dans Oh les beaux jours ; la pièce se rapproche davantage de Fin de partie. On a un désir de mourir qui s’exprime très clairement chez les deux protagonistes qui tentent de se pendre à plusieurs reprises, et l’on retrouve évoquée l’éternité caractéristique du purgatoire, en plus de la mémoire complètement inexistante d’Estragon qui rend la temporalité incroyablement floue. Il y a une relation entre les deux personnages qui est d’autant plus touchante qu’elle ne met pas en place de rapport de pouvoir : contrairement aux deux autres protagonistes Pozzo et Lucky, et aux deux personnages principaux de Fin de partie, il n’y en a pas un qui abuse de l’autre ; Vladimir et Estragon sont soudés et bien qu’ils essaient de se quitter à moult reprises, ils ne mettent jamais leurs plans à exécution (tout sauf la solitude).

« VLADIMIR — Le temps s’est arrêté.

POZZO (mettant sa montre contre son oreille). — Ne croyez pas ça, monsieur, ne croyez pas ça. (Il remet la montre dans sa poche.) Tout ce que vous voulez, mais pas ça. 

ESTRAGON (à Pozzo). — Il voit tout en noir aujourd’hui. 

POZZO — Sauf le firmament. (Il rit, content de ce bon mot.) Patience, ça va venir. Mais je vois ce que c’est, vous n’êtes pas d’ici, vous ne savez pas encore ce que c’est que le crépuscule chez nous. Voulez-vous que je vous le dise ? »

bises, emi

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