Les neiges bleues de Piotr Bednarski

Au coeur du système répressif soviétique des années quarante, dans l’antichambre du Goulag, un petit garçon de huit ans tente, malgré les épreuves, de garder l’allégresse naturelle à l’enfance. Sur une terre froide et austère avec le Goulag pour seul horizon, certains lisent la Bible en cachette et ne se résignent pas à l’Enfer. Malgré une vie rythmée par les morts, les disparitions, les emprisonnements, le jeune Petia, condamné à devenir adulte avant d’avoir dix ans, va découvrir un terrain de jeu nécessaire et absolu où pousse une des plus belles fleurs de l’espoir : la poésie.


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16/20

J’ai trouvé ce livre extrêmement touchant, notamment grâce au narrateur qui, enfant d’un père envoyé au goulag, semble ne jamais perdre totalement espoir et se bat constamment pour rester en vie, et surtout pour aimer la vie. Les chapitres ou séquences sont très court.es, le récit ne traîne jamais en longueur et l’écriture de l’auteur est très agréable, exquise à certains endroits. Plusieurs fois mon coeur s’est fendu mais comme je l’ai dit, c’est une histoire certes dure mais pleine d’espoir que nous livre Piotr Bednarski. 

« La réalité était cruelle, pire que chez les troglodytes, mais nous étions bien, puisque nous ignorions ce qui était bien. Rares étaient ceux qui parlaient du passé. Et si quelque grand-père européen se laissait aller jusqu’à se lancer dans une histoire de pays civilisé, nous l’écoutions comme on écoute un conte. S’il parvenait à capter notre imagination, nous le gratifions du titre honorifique de chaman et de temps à autre nous lui rendions visite pour nous humaniser. Mais les grands-pères se faisaient de plus en plus rares, surtout les Européens, et avec eux disparaissait l’Europe. Les tentations somptuaires ne nous hantaient guère. Nous n’avions que notre vie, cette petite flamme du ciel sur la terre, délicate et subtile, exposée au souffle d’une époque de fer. Tout conspirait contre la vie, contre la nôtre tout particulièrement. »

En plus de ça, on découvre une autre facette de l’URSS stalinienne, car on est face au point de vue des étrangers, notamment polonais, coincés dans un pays qui n’est pas le leur et qui les condamne au goulag souvent sans raison, du jour au lendemain. Malgré tout ça, on voit que l’amour persiste, et que le narrateur se bat pour rendre le quotidien des habitants plus humain et moins terne.

« Les ténèbres furent le cauchemar de mon enfance. Les ténèbres et aussi Staline. Je supportais mieux les ténèbres : elles avaient un début au crépuscule, et une fin à l’aube, et elles n’avaient pas toujours l’opacité des ténèbres bibliques. Tandis que Staline, ce voyeur génial, était partout. À tous les coins de rue, sur toutes les affiches, jusque dans nos rêves. Le guide, le timonier, le père. Souvent, j’essayais de le fixer en pleine lumière pour vaincre ma phobie. En vain. La terreur ne me lâchait pas l’âme. […] Staline était mortifère, il répandait la mort. Il détruisait la vie, et moi, j’avais une telle envie de vivre ! En dépit de ma misère, en dépit de la faim. À tout prix, voir le ciel bleu, les oiseaux insouciants, l’herbe éternelle. Je me précipitais toujours dans les maisons où un enfant venait de naître. »

C’est un livre qui traite avec légèreté, et presque optimisme, d’un sujet dur et d’une période des plus difficiles. Toute la poétique créée par l’auteur nous ferait presque oublier les morts, ceux qui se font arrêter, les enfants de l’orphelinat livrés à eux-mêmes et ayant pour tuteurs des soviétiques staliniens. Contrairement à certains récits qui se déroulent à la même période, comme Le Vertige d’Evguénia Guinzbourg, et qui montrent la réelle noirceur du gouvernement stalinien, le récit de Bednarski nous montre le point de vue sensible d’un enfant plein de rêves et qui aspire à la liberté. Ces deux ouvrages semblent d’ailleurs se croiser car ils décrivent tous deux la corvée de ramassage de bois, mais de deux côtés différents.  

« Comme toujours le malheur, le gel arriva sans prévenir. Une seule nuit lui suffit pour ouvrir son portail d’argent et semer soigneusement partout ses graines mortifères. Une oreille sensible pouvait percevoir un chuchotis comme celui du blé qui glisse dans la goulotte d’un moulin. Cela signifiait que la température était tombée en dessous de moins quarante degrés. La neige se fit bleue et la limite entre terre et ciel s’estompa. Le soleil, dépouillé de sa splendeur et privé de son éclat, végétait désormais dans une misère prolétarienne. Le froid vif buvait toute sa chaude et vivifiante liqueur — désormais seuls le feu de vois, l’amour et trois cent grammes quotidiens d’un pain mêlé de cellulose et d’arrêtes de poisson devaient nous défendre contre la mort. Or n’est-ce pas justement quand la mort est sur le seuil, quand elle fait déjà son nid en nous, à l’intérieur, que le désir de vivre s’exalte et que l’on devient capable d’abattre des montagnes, et de ressusciter d’entre les morts ? »

Emi

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