Du côté de chez Swann de Marcel Proust

Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté… Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir.


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18/20

Mon avis : ce livre est merveilleux. Quand on entend parler de Proust, on peut prendre peur face aux éloges constants qu’il reçoit, on peut avoir du mal à se lancer dedans, mais, croyez-moi, ça en vaut le coup. Je vous conseille de sauter la préface, comme je l’ai fait, pour pouvoir le lire comme vous liriez n’importe quel ouvrage, et vous faire votre propre avis et votre propre approche. (De toutes façons, la préface fait 100 pages donc, bon, je n’ai pas ce time). L’écriture de Proust est belle, travaillée ; lente, c’est sûr, mais c’est une bonne lenteur, qui devient presque de la langueur. Qu’on se mette d’accord sur un point : on ne se lance pas dans Du côté de chez Swann (et, en général, dans la Recherche du Temps perdu), si l’on cherche de l’action, des personnages hauts en couleur, des aventures et un page-turner. C’est un livre qu’on lit pour le style d’écriture de l’auteur, pour les mouvements de sa plume et de sa langue, et pour s’immerger dans une pensée fondamentalement autre. Divisé en trois parties, il relate l’enfance du narrateur (de l’auteur ?), avec une partie centrale qui est réservée à Swann, un proche de la famille de ce narrateur. Ce sont deux univers, celui de Swann et celui de l’auteur, qui se répondent et font ressortir certaines caractéristiques chez l’un et chez l’autre : par exemple, la relation entre Odette et Swann puis celle entre le narrateur et la fille de Swann, Gilberte, sont très semblables dans le rapport de l’homme ou du garçon à la femme aimée.

Outre le fait qu’à chaque page environ, je trouvais une nouvelle tournure ou une nouvelle phrase qui me charmait et que je me devais de souligner, mes passages préférés sont présents dans la seconde partie, « Les amours de Swann. » En effet, c’est là que Proust dépeint avec brio les émotions ressenties par Swann lorsqu’il entend une phrase musicale particulière de Vinteuil. Il y décrit les mouvements de la musique, les sons du piano, les souvenirs qui surgissent chez Swann lorsqu’il entend ces fameuses notes, toute l’émotivité qu’elles renferment et la façon dont la musique est un langage plus clair, et presque plus objectif, que la parole elle-même. Ce sont des pages lyriques, mais d’un lyricisme qui devient philosophique et étudie l’ambivalence entre les termes de musique et de langage, l’idée d’une musique comme langage véritablement premier, qui peuvent rappeler l’ouvrage philosophique et anthropologique Le sens musical de John Blacking. 

Alors, on ne va pas se mentir : oui, il est lent, plus que véritablement long (il fait à peine plus de 500 pages), et il demande un minimum de concentration, comme tout bon classique qui se vaut. Mais les voyages de Proust dans les souvenirs, dans les mouvements de la mémoire déclenchée par notre activité sensorielle (le fameux goût des madeleines, la musique de Vinteuil, le nom d’une ville), sont de vrais enchantements pour tout.e lecteur.ice qui aime les belles plumes et qui s’attache davantage au style qu’à un récit quelconque. Zola reste mon auteur (français) préféré, parce que je trouve que son écriture a quelque chose de plus, qui me parle et est presque magique, mais Proust est à mes yeux, et aux yeux de beaucoup d’autres, un auteur français incontestable et qui porte lui aussi une très belle plume. Donc, croyez-moi quand je vous dis qu’il faut le lire (oui, c’est un devoir.), mais n’oubliez pas que c’est légitime de prendre votre temps, et que c’est normal si cette lecture-là vous demandera plus de patience que n’importe quelle autre lecture. Devant tant de beauté, le cœur ne peut suivre et le cerveau doit prendre des pauses, mais, wow.

Extrait

« Mais le concert recommença et Swann comprit qu’il ne pourrait pas s’en aller avant la fin de ce nouveau numéro du programme. Il souffrait de rester enfermé au milieu de ces gens dont la bêtise et les ridicules le frappaient d’autant plus douloureusement qu’ignorant son amour, incapables, s’ils l’avaient connu, de s’y intéresser et de faire autre chose que d’en sourire comme d’un enfantillage ou de le déplorer comme une folie, ils le lui faisaient apparaître sous l’aspect d’un état subjectif qui n’existait que pour lui, dont rien d’extérieur ne lui affirmait la réalité ; il souffrait surtout, et au point que même le son des instruments lui donnait envie de crier, de prolonger son exil dans ce lieu où Odette ne viendrait jamais, où personne, où rien ne la connaissait, d’où elle était entièrement absente.

Mais tout à coup ce fut comme si elle était entrée, et cette apparition lui fut une si déchirante souffrance qu’il dut porter la main à son coeur. C’est que le violon était monté à des notes hautes où il restait comme pour une attente, une attente qui se prolongeait sans qu’il cessât de les tenir, dans l’exaltation où il était d’apercevoir déjà l’objet de son attente qui s’approchait, et avec un effort désespéré pour tâcher de durer jusqu’à son arrivée, de l’accueillir avant d’expirer, de lui maintenir encore un moment de toutes ses dernières forces le chemin ouvert pour qu’il pût passer, comme on soutient une porte qui sans cela retomberait. Et avant que Swann eût eu le temps de comprendre, et de se dire : « C’est la petite phrase de la sonate de Vinteuil, n’écoutons pas ! » tous ses souvenirs du temps où Odette était éprise de lui, et qu’il avait réussi jusqu’à ce jour à maintenir invisibles dans les profondeurs de son être, trompés par ce brusque rayon du temps d’amour qu’ils crurent revenu, s’étaient réveillés et, à tire d’aile, étaient remontés lui chanter éperdument, sans pitié pour son infortune présente, les refrains oubliés du bonheur. »

Emi

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3 Replies to “Du côté de chez Swann de Marcel Proust”

  1. Je suis super contente d’avoir découvert ton blog ! J’ai d’abord vu que tu aimais la littérature russe, ce qui est aussi mon cas. Et maintenant je tombe sur cet article : enchantement. Marcel Proust est mon écrivain préféré. J’ai lu 5 volumes de la Recherche et à chaque volume lu, je n’en reviens pas de son talent, de la magie qui opère à chaque page, chaque ligne. J’aime tout.

    J’espère que tu aimeras autant la suite. Quant à la question de personnages hauts en couleurs, tu verras qu’il y en a (Françoise, la duchesse de Guermantes, le baron de Charlus, et bien d’autres), et qu’ils n’ont rien à envier aux pages turner que tu évoques ^^

    Aimé par 1 personne

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