L’insoutenable légèreté de l’être de Milan Kundera

« Qu’est-il resté des agonisants du Cambodge ? Une grande photo de la star américaine tenant dans ses bras un enfant jaune. Qu’est-il resté de Tomas ? Une inscription : il voulait le Royaume de Dieu sur la terre. Qu’est-il resté de Beethoven ? Un homme morose à l’invraisemblable crinière, qui prononce d’une voix sombre : « Es muss sein ! » Qu’est-il resté de Franz ? Une inscription : Après un long égarement, le retour. 

Et ainsi de suite, et ainsi de suite. Avant d’être oubliés, nous serons changés en kitsch. Le kitsch, c’est la station de correspondance entre l’être et l’oubli. » 


couv48486151.gif
16/20

Résumé : on suit l’histoire de différents personnages, Tomas et Téréza, Franz et sa femme — deux couples qui ont en commun la personne de Sabina –, et Simon. Dans ce roman en six parties, Kundera explore les thèmes de l’amour, du kitsch, de l’oubli, de la légèreté et de la pesanteur, le tout en mêlant et en entremêlant les récits de ces différents protagonistes. 

Mon avis : Milan Kundera semble ici nous livrer un véritable traité de l’âme humaine, en explorant ses recoins les plus profonds mais aussi sa superficialité dans le contact avec autrui. Ce que j’ai trouvé de réellement réussi dans cet ouvrage, c’est l’utilisation de la fiction au profit de la réflexion philosophique, parce que s’il peut se lire comme une banale histoire, il est quasiment impossible de ne pas porter attention aux développements réflexifs ou philosophiques qui en découlent. C’est donc un texte qui, tout en se lisant très rapidement (dû aux chapitres courts), pose en quelque sorte des germes de réflexion dans notre cerveau et permet d’introduire n’importe quel.le lecteur.ice à la philosophie : il mentionnera Descartes, Nietzsche, et même Freud (si je me souviens bien). De même, l’auteur profite de ce récit pour observer les comportements humains, notamment quand il s’agit de Tomas, et de la séparation entre vie amoureuse et vie sexuelle : « Tomas se disait : coucher avec une femme et dormir avec elle, voilà deux passions non seulement différentes mais contradictoires. L’amour ne se manifeste pas par le désir de faire l’amour (ce désir s’applique à une innombrable multitude de femmes) mais par le désir du sommeil partagé (ce désir-là ne concerne qu’une seule femme). »

En plus de cet entremêlement de fiction et de philosophie / psychologie, j’ai beaucoup aimé la plume de l’auteur, toujours précise et dont il ressort une importance non négligeable apportée aux mots. J’ai trouvé son écriture très poétique, ce qui donne au récit cette sensation de légèreté soulignée dans le titre. Ce que j’ai aussi beaucoup apprécié, c’est sans aucun doute le caractère fini et complet de l’ouvrage : je suis très sensible à cette caractéristique et mes livres préférés me procurent souvent ce sentiment qui est que, lorsque je les termine, j’ai la sensation d’avoir lu une œuvre qui se suffit à elle-même, qui n’a besoin ni de suite, ni d’une autre fin, sur le mode d’un cycle qui prend fin. C’est assez compliqué à expliquer, mais Le Parfum de Patrick Süskind, qui fait partie de mes livres préférés de tous les temps, m’avait donné cette même sensation (en plus forte bien entendu, je ne sais pas si un livre sera un jour à la hauteur de celui-ci) d’une œuvre complète et finieJe ne peux donc que vous recommander cet ouvrage de Kundera, qui est, je pense, parfait comme lecture d’été car il mêle repos et caractère agréable de la lecture avec stimulation de la réflexion. 

Extrait (un de mes chapitres préférés, d’ailleurs) :

« Tout au début de la Genèse, il est écrit que Dieu a créé l’homme pour qu’il règne sur les oiseaux, les poissons et le bétail. Bien entendu, la Genèse a été composée par un homme et pas par un cheval. Il n’est pas du tout certain que Dieu ait vraiment voulu que l’homme règne sur les autres créatures. Il est plus probable que l’homme a inventé Dieu pour sanctifier le pouvoir qu’il a usurpé sur la vache et le cheval. Oui, le droit de tuer un cerf ou une vache, c’est la seule chose sur laquelle l’humanité tout entière soit fraternellement d’accord, même pendant les guerres les plus sanglantes.

Ce droit nous semble aller de soi parce que c’est nous qui nous trouvons au sommet de la hiérarchie. Mais il suffirait qu’un tiers s’immisce dans le jeu, par exemple un visiteur venu d’une autre planète dont le Dieu aurait dit « Tu règneras sur les créatures de toutes les autres étoiles », et toute l’évidence de la Genèse serait aussitôt remise en question. L’homme attelé à un char par un Martien, éventuellement grillé à la broche par un habitant de la Voie lactée, se rappellera peut-être alors la côtelette de veau qu’il avait coutume de découper sur son assiette et présentera (trop tard) ses excuses à la vache. […]

Il n’est rien de plus touchant que des vaches qui jouent. Tereza les regarde avec tendresse et se dit (c’est une idée qui lui revient irrésistiblement depuis deux ans) que l’humanité vit en parasite de la vache comme le ténia vit en parasite de l’homme : elle s’est collée à leurs pis comme une sangsue. L’homme est un parasite de la vache, c’est sans doute la définition qu’un non-homme pourrait donner de l’homme dans sa zoologie. […]

Il n’y a aucun mérite à bien se conduire avec ses semblables. Tereza est forcée d’être correcte avec les autres villageois, sinon elle ne pourrait pas y vivre, et même avec Tomas elle est obligée de se conduire en femme aimante car elle a besoin de Tomas. On ne pourra jamais déterminer avec certitude dans quelle mesure nos relations avec autrui sont le résultat de nos sentiments, de notre amour ou non-amour, de notre bienveillance ou haine, et dans quelle mesure elles sont d’avance conditionnées par les rapports de force entre individus.

La vraie bonté de l’homme ne peut se manifester en toute pureté et en toute liberté qu’à l’égard de ceux qui ne représentent aucune force. Le véritable test moral de l’humanité (le plus radical, qui se situe à un niveau si profond qu’il échappe à notre regard), ce sont ses relations avec ceux qui sont à sa merci : les animaux. Et c’est ici que s’est produite la faillite fondamentale de l’homme, si fondamentale que toutes les autres en découlent. »

Emi

Publicités

4 Replies to “L’insoutenable légèreté de l’être de Milan Kundera”

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s