Le Vertige, tome 1 d’Evguénia S. Guinzbourg

Le vertige : c’est ce qu’a éprouvé l’autrice lorsque, professeure à l’université de Kazan, militante communiste qui n’avait jamais douté de la légitimité du parti, elle fut arrêtée, séparée des siens et condamnée à dix-huit ans de réclusion pour un crime politique imaginaire. Cela se passait en Union soviétique, au début de l’année 1937. D’abord enterrée vive dans une cellule d’isolement, à Iaroslav, celle qui parle ici fut envoyée ensuite dans les camps de la Kolyma, au fin fond de la Sibérie. Ses convictions s’en trouvèrent profondément ébranlées, mais non pas sa curiosité, l’attention qu’elle portait aux autres et notamment à ses compagnes de prison. D’où la sérénité, l’humour et la justesse qui, quelque trente ans après sa parution, continuent de marquer ce récit.


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Résumé : Evguénia S. Guinzbourg, militante communiste dans les années 1930 en URSS, nous raconte, sur le mode d’un journal intime ou d’un journal de bord, son arrestation absurde, sa condamnation pour des crimes qu’elle n’a pas commis, et la vie dans les camps d’internement, puis dans les camps de travail, toujours plus enfoncés dans le Nord du territoire russe. 

Mon avis : l’autrice nous livre un témoignage poignant de la condition des prisonnier.e.s russes, en évoquant l’apparition et la banalisation des tortures d’abord morales puis physiques, la faim, la soif, la solitude et la fatigue. Le récit est divisé en deux parties : dans la première, E. Guinzbourg doit faire face à une solitude inimaginable, entrecoupée de quelques camarades de prison, qui la confine et l’enferme autant que les barreaux des prisons. Dans la seconde partie cependant, elle se retrouve en camp de travail au milieu de dizaines, voire de centaines de femmes, ce qui crée un gros contraste avec ce qu’elle a vécu pendant deux ans. Cependant, alors que l’entraide et la solidarité sont des éléments primordiaux dans la première partie, on pourra remarquer que dans la seconde, la survie individuelle prime, et chaque prisonnière se devra de penser à elle avant de penser aux autres. 

C’est un récit très juste et extrêmement intéressant, qui permet de cerner une période « sombre » de l’histoire russe, et à plus grande échelle, l’époque stalinienne et ses excès. On peut notamment remarquer dans ce récit et chez certaines femmes la force du culte stalinien, et la façon dont elles le voient comme innocent et trahi, presque un martyr, alors même qu’il est à l’origine de leur emprisonnement et leurs souffrances.

Ce qui m’a le plus plue, ce sont les poèmes que l’autrice a écrit pendant son enfermement, et qu’elle rapporte avec soin, dans le contexte dans lequel elle les a composés. Il ressort de ce récit une idée selon laquelle la littérature, et plus particulièrement la poésie (écrite ou chantée), permet de survivre à l’emprisonnement physique et de ne pas tomber du côté de l’insanité. C’est d’ailleurs cet aspect qui m’a rappelé l’ouvrage Si c’est un homme de Primo Levi, dans lequel l’auteur témoigne de son expérience dans les camps de concentration allemands durant la Seconde Guerre Mondiale, et dans lequel surtout la littérature aura aussi un grand rôle : par exemple, il y a ce passage remarquable pendant lequel il récite à un autre prisonnier une vingtaine de vers de Goethe. De la même manière, Evguénia Guinzbourg récite par cœur aux autres femmes enfermées plusieurs textes, et notamment des pièces de théâtre. Elle écrit d’ailleurs que lorsque l’on est emprisonné, on se rend compte de tout ce que notre mémoire contient, et de tout ce que l’on emmagasine dedans, y compris des œuvres poétiques complètes. « La poésie… c’est le seul recours. Je compose en moi-même. Des vers très brefs. » 

Extrait : « Tout commença à l’improviste, sans aucun signe annonciateur. Par les fenêtres ouvertes de la cellule, nous parvinrent les cris et les gémissements de ceux qu’on torturait. Tout un étage d’une aile de la Boutyrka, sans aucun doute équipé de moyens de torture les plus modernes, était réservé aux interrogatoires nocturnes. Clara, qui avait connu les prisons de la Gestapo, soutenait que les instruments utilisés avaient été importés d’Allemagne.

Aux hurlements des torturés s’ajoutaient les cris et les jurons des bourreaux, le bruit des chaises jetées par terre, de coups de poing donnés sur les tables et puis une rumeur indistincte qui me glaçait.

Seuls les cris me parvenaient et pourtant j’imaginais la scène dans ses moindres détails. Il me semblait que tous les enquêteurs devaient ressembler à Tsarevski. Et je voyais clairement le regard des victimes. Ce regard : je ne puis trouver de mot pour le définir. Mais il est resté quelque chose au fond des yeux de tous les détenus d’alors, qui me permet de les reconnaître aujourd’hui encore. Jusqu’en ces années soixante, il m’arrive, dans le train ou à l’hôtel, d’étonner par ma question : ‘Vous avez fait de la prison, n’est-ce pas ? Et vous avez été réhabilité ?' »


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On est volontiers persuadé d’avoir lu beaucoup de choses à propos de l’holocauste, on est convaincu d’en savoir au moins autant.
Et, convenons-en avec une sincérité égale au sentiment de la honte, quelquefois, devant l’accumulation, on a envie de crier grâce. C’est que l’on n’a pas encore entendu Levi analyser la nature complexe de l’état du malheur. Peu l’on prouvé aussi bien que Levi, qui a l’air de nous retenir par les basques au bord du menaçant oubli : si la littérature n’est pas écrite pour rappeler les morts aux vivants, elle n’est que futilité.

Titre original : Se questo è un uomo


Emi

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