Camoin dans sa lumière

Cet article est la suite (tant attendue) (ou pas) de ma séries d’articles concernant les expos que j’étais allée voir cet été. Ainsi, en juillet 2016, après les Rencontres de la Photographie d’Arles, j’étais passée à Aix-en-Provence et était tombée sur une expo concernant le peintre Camoin et le mouvement pictural du fauvisme. Je vous présenterai les tableaux qui m’ont le plus plu, en insérant des citations et textes qui m’avaient marquée et / ou intéressée. 


Charles Camoin est né en 1879 dans le Marseille industrieux tourné essentiellement vers l’empire colonial français. Il appartient à cette génération d’artistes qui font la charnière entre le XIXe et le XXe, époque de tous les bouleversements qu’ils soient techniques, philosophiques ou artistiques. Il est très proche de Matisse, Manguin et Marquet qu’il a rencontrés aux Beaux-Arts de Paris. Camoin est associé au fauvisme et il est le seul des fauves à avoir noué une relation forte avec Cézanne. Certains ont pu dire que Camoin était le plus cézannien des fauves… Une abondante correspondance entre les deux hommes en témoigne. Comme le dira plus tard Matisse à propos de Cézanne « j’ai su beaucoup de choses de lui par Camoin… »Charles Camoin, contrairement à Cézanne, fait partie de ces artistes dont l’oeuvre a été vite connue en Europe, particulièrement en Allemagne où elle a été remarquée par des artistes d’avant-garde comme Macke ou encore Kirchner. Dès 1907, ses peintures ont été exposées et commentées dans les expositions d’art moderne de Berlin, Francfort, Cologne ou Munich et les lettres qu’il a reçues de Cézanne traduites dans la presse allemande. 

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Avec cette exposition, le visiteur traverse les différents moments fondamentaux de l’histoire de l’art et suit les chemins empruntés par Camoin. Elle propose ainsi de faire découvrir l’œuvre de Camoin depuis sa fréquentation de l’atelier de Gustave Moreau et du groupe Matisse, sa rencontre avec Cézanne, ses années fauves, sa relation avec l’artiste Emilie Charmy, jusqu’à son séjour au Maroc avec Matisse et sa vision de la Méditerranée, éblouissante et douce, chatoyante et contrastée.


CAMOIN DANS SA LUMIÈRE

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Charles Camoin, Le Jardin du Roi aux Tuileries (1903), huile sur toile

« Vous voyez qu’une ère d’art nouveau se prépare, vous le pressentiez, continuez d’étudier sans défaillance, Dieu fera le reste. » — Lettre de Cézanne à Camoin, 28 janvier 1902

Camoin raconte ainsi son premier face à face avec Cézanne : « Le cœur serré, j’ai frappé à sa porte. C’est l’artiste lui-même qui a sorti sa tête par une fenêtre, furieux d’être dérangé ainsi la nuit et très intrigué à la vue de ce militaire impertinent… Il était onze heures du soir et il dormait déjà. En jurant, en grommelant, il est descendu m’ouvrir la porte, m’éclairant le visage d’une lampe à pétrole. C’est à cette lumière que nos yeux se sont rencontrés pour la première fois. J’ai balbutié quelques mots…il m’a invité à monter. Je suis entré, je l’ai suivi (…). Je lui dis en bégayant mon enthousiasme pour son œuvre. Fort gentiment, il m’a prié de revenir, m’invitant même à déjeuner pour le lendemain. Imaginez ma joie, mon émotion ».

(Camoin à Brassaï en 1943, dans Conversations avec Picasso, Gallimard, 1964).

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Charles Camoin, La passerelle (1906), huile sur toile

Libéré de son service militaire en septembre 1903, Camoin retourne à plusieurs reprises voir Cézanne lors de ses séjours dans le Midi. En septembre 1906, il séjourne à Aix et peint dans les environs. La Passerelle est l’un des rares témoignages connus d’un paysage aixois par Camoin datant de cette période. Il s’agit d’une des passerelles de métal enjambant la rivière de l’Arc, prise dans l’axe du viaduc du chemin de fer tel qu’il est représenté dans les Sainte-Victoire de Cézanne des années 1880-1885 depuis la vallée de l’Arc. Le 26 septembre 1906, Cézanne écrit à son fils : « J’ai vu hier le vaillant marseillais Carlos Camoin qui est venu me montrer un lot de toiles et me demander mon appréciation, ce qu’il fait est bien, il progresserait plutôt. » Un peu moins d’un mois plus tard, le 23 octobre, Cézanne s’éteignait.

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La Seine, le Louvre et le Pont des Arts vus du Pont Neuf (1904-05), huile sur toile

Camoin emménage courant 1904 dans un atelier surplombant la Seine et le Pont Neuf, au 28 place Dauphine. C’est de la petite terrasse de cet immeuble XVIIIe qu’il peint cette vue de la Seine. Ce type de paysages très architecturés dans leur composition est alors également pratiqué par Matisse qui peint de nombreuses vues depuis son atelier du quai Saint-Michel ou par Marquet, qui emménage dans un atelier voisin de Camoin en 1906. Camoin est alors très marqué par ses rencontres régulières depuis 1900 avec Cézanne qui l’exhorte à « composer comme l’ont fait les maîtres, non pas comme les impressionnistes qui découpent un morceau de nature au hasard » (lettre de Camoin à Matisse, 2 décembre 1905). Camoin applique ce conseil dans ces paysages dont les plans et les axes de profondeurs sont clairement définis.

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Port de Marseille, Notre-Dame de la Garde (1904), huile sur toile

Alors qu’il fréquente régulièrement Cézanne, entre 1904 et 1906, Camoin peint une série de vues du port de Marseille qui porte l’empreinte du Maître d’Aix dans la solidité des plans et la construction colorée de l’espace pictural. Dans chacune des versions, le célèbre plan d’eau s’y révèle selon des tonalités variées d’un bleu profond, alors que les matûres des grands voiliers se dressent dans l’atmosphère limpide encadrant la basilique Notre-Dame de la Garde perchée sur sa colline de l’autre côté du port. Ces vues sont exposées au Salon d’Automne de 1906, puis lors de l’exposition monographique que la Galerie Kahnweiler consacre à l’artiste en avril 1908, puis à nouveau lors de l’exposition du Cercle de l’Art Moderne au Havre en 1908. 

J’aime beaucoup cette œuvre, elle est très lumineuse et représente à mon goût très bien Marseille, qui est ma ville natale et celle que je préfère en France. L’utilisation de tons froids ne donne pas l’impression d’une chaleur écrasante comme on peut en connaître, et cela grâce au fait que cette scène se déroule (il me semble) lors du lever du soleil. C’est un peu une autre image de Marseille, qui se réveille et n’est pas encore agitée par l’effervescence de la population, des activités commerçantes, etc… Camoin a su trouver un équilibre entre les différents tons utilisés, et la composition même du tableau est simple mais efficace et réunit la plupart des ‘symboles’ de la ville de Marseille : la Méditerranée, le Vieux Port, Notre-Dame de la Garde, le soleil ; et puis devant, les habitants qui se promènent. 

« … le bleu fondamental déserte rarement sa mer originelle. Il se réfugie dans une crique claire, élabore le violet en exploitant un fond d’algues roses, plante une crête translucide, bleue malgré tout, sur une vague, plaqué sous une trouée de nuages un éclatant métal… » — Colette, préface du catalogue de l’exposition Camoin, galerie Charpentier, 1945

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L’extérieur du Moulin Rouge (1910), huile sur toile
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Plage à Tanger (1912-1913), huile sur toile

Durant son séjour à Tanger, Camoin peint de nombreuses vues de la vieille ville ainsi que de la grande plage. Elle est ici l’occasion d’une transposition colorée qui restitue tout à la fois l’atmosphère lumineuse presque « poudrée » du lieu et étage les plans de manière dynamique. Par comparaison, la Vue de la baie de Tanger par Matisse, prise des hauteurs, nettement plus panoramique, accorde plus d’importance à l’architecture de la ville et à l’emboîtement des toits dans la profondeur. Elle correspond à la vue qui apparaît à l’arrière-plan du grand tableau de Delacroix, L’entrée des Croisés à Constantinople (1840, musée du Louvre). Delacroix demeure en effet pour Camoin, comme pour Matisse, une référence constante, surtout lors de leur séjour au Maroc où séjourne l’artiste en 1832 avec la mission du Comte de Mornay.

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Henri Matisse, Vue de la baie de Tanger
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Delacroix, L’entrée des Croisés à Constantinople (1840)

 

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Lola sur la terrasse (1920), huile sur toile

Nous sommes durant l’hiver 1920-1921 à Toulon, à l’Hôtel Bellevue dont les fenêtres donnent sur la mer. Camoin vient de se marier avec Charlotte rencontrée à Paris quelques mois auparavant, juste après sa démobilisation. Le couple ne tarde pas à gagner le Midi et séjourne d’abord dans les environs de Cannes et Toulon. Ce petit tableau très lumineux marque le retour dans ces années 1920 à la veine intimiste de la période 1900. Installé à Nice depuis 1917, Matisse développe dans ses intérieurs de chambres d’hôtels aux grandes persiennes ouvertes sur le bleu marin une veine tout à fait proche. 

Ces deux derniers sont sans aucun doute mes préférés, les couleurs de Plage à Tanger sont à tomber et vraiment typiques des mouvements impressionnistes et fauvistes et de leur travail sur la perception des couleurs, que, si ça vous intéresse, on retrouve dans L’Œuvre de Zola dans lequel Claude Lantier, précurseur méconnu de l’impressionnisme, apprend à redécouvrir les couleurs et sa perception du monde qui l’entoure. Les mouvements de pinceau de Camoin forment un tracé qui peut sembler grossier mais apparaît pourtant comme harmonieux, et donne au paysage une certaine atmosphère. Lola sur la terrasse me plaît par sa dimension intimiste, c’est un morceau de quotidien presque volé, fixé sur une toile, un instantané dont Camoin a refusé le caractère éphémère. 

Et un dernier pour la route, cette fois de Matisse, et qui représente un paysage que je ne connais que trop bien : Nice sous un orage. 

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Henri Matisse, Tempête à Nice (1919-1920), huile sur toile

Livres cités et en rapport avec l’exposition :

Vous pouvez trouver chez DessinOriginal (librairie d’art en ligne), le catalogue de cette exposition pour 29€. L’ouvrage Conversations avec Picasso de Brassaï est lui trouvable à 32,50€ (neuf) dans plusieurs librairies (listées ici)

livrescamoin

Voici, pour compléter, un article sur l’exposition davantage concentré sur son installation dans l’espace du musée, et sa mise en forme, écrit par Bruno Ely, le conservateur en chef du  musée Granet : http://www.enrevenantdelexpo.com/2016/06/01/camoin-dans-sa-lumiere-musee-granet-aix/.

Emi

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