Aurélien de Louis Aragon

« La seule chose qu’il aima d’elle tout de suite, ce fut la voix. Une voix de contralto chaude, profonde, nocturne. Aussi mystérieuse que les yeux de biche sous cette chevelure d’institutrice. Bérénice parlait avec une certaine lenteur. Avec de brusques emballements, vite réprimés qu’accompagnaient des lueurs dans les yeux comme des feux d’onyx. Puis soudain, il semblait, très vite, que la jeune femme eût le sentiment de s’être trahie, les coins de sa bouche s’abaissaient, les lèvres devenaient tremblantes, enfin tout cela s’achevait par un sourire, et la phrase commencée s’interrompait, laissant à un geste gauche de la main le soin de terminer une pensée audacieuse, dont tout dans ce maintien s’excusait maintenant. »


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Résumé : Aurélien est un jeune homme parisien ayant beaucoup de succès auprès des femmes lorsqu’il rencontre Bérénice, petite provinciale provisoirement à Paris. Leur rencontre va engendrer chez eux énormément de nouvelles interrogations, le tout au milieu d’un contexte d’épuisement de la bourgeoisie et de renouvellement artistique pendant la période de l’entre-deux guerres. 

Mon avisJ’ai beaucoup aimé ce roman pour le travail du style apporté par l’auteur et l’histoire hésitante d’Aurélien et Bérénice, leurs attentes amoureuses, leurs déceptions, etc., mais aussi pour le contexte dans lequel ils évoluent, avec le surréalisme, le Dadaïsme, lesquels s’opposent aux idées colonialistes très fortes à cette époque ; puis la place de la finance et les débuts de l’émancipation de la femme. Cependant, l’histoire d’amour et le contexte historique sont traités de façon assez séparées, la première prenant les deux gros premiers tiers de l’ouvrage, et la dernière partie étant quasiment réservée au contexte, aux personnages secondaires, aux question politiques, … Je pense que cette séparation est peut-être due à l’aveuglement d’Aurélien amoureux : si au début il ne voit que Bérénice, leur histoire, leurs amis, il est forcé à la fin de voir le monde qui l’entoure pour apprendre à vivre sans elle. 

Dans la partie concernant davantage les deux protagonistes, on a une mise en parallèle établie entre eux avec une alternance des chapitres les concernant, entrcoupés parfois de chapitres essentiellement destinés à l’exercice du style, comme le chapitre X intitulé « Il y a toutes sortes de gris ». Ce genre de chapitres n’apportent pas énormément au récit mais dénotent d’un soin apporté à l’écriture et d’un certain lyrisme, en plus de faire durer « l’intrigue » amoureuse. Celle-ci se consacre, entre autres, à l’évolution chez Bérénice et Aurélien de leurs sensations et sentiments, de leurs contradictions intérieures voire de leur refus du sentiment amoureux. On a en premier lieu une description du besoin de l’autre, et le caractère insupportable de l’absence, mais on sent des premiers indices d’un amour « faux », qui leur sert d’échappatoire face à un réel ennuyeux, de recherche de quelque chose de « plus », qui s’illustre chez Bérénice par un idéal d’amour absolu. C’est un développement sincère sur les attentes amoureuses, qui se comprend surtout dans les non-dits, ou encore dans certaines remarques d’Aurélien à propos de Bérénice, qui la qualifie par exemple de laide dès les premiers mots du roman, puis lui trouvera un certain charme qu’il ne s’expliquera jamais. Outre leur histoire, est soulevée discrètement la question de la condition de la femme avec Blanchette et Edmond, une infidélité revendiquée chez l’homme et une soumission muette de la femme. On notera aussi l’utilisation presque systématique des points de suspension par l’auteur, ce qui donne un caractère languissant à la narration, et qui semble étaler le récit sur lui-même et prolonger certaines phrases, ce qui concorde avec la paresse amoureuse. 

Quant au dernier tiers du récit, on se perd d’abord, on y trouve des tournures inattendues qui mettent notre compréhension de l’intrigue en difficulté, le style se fait moins poétique, l’accent auparavant mis sur Bérénice et Aurelien s’étend pour s’intéresser aux autres personnages secondaires, à leurs points de vue, à la société dans son ensemble. Le contexte littéraire et historique est davantage mentionné et permet un véritable ancrage dans la société artistique et politique de l’époque. L’histoire du couple d’Edmond et Blanchette prend beaucoup plus d’importance dans cette partie-là, on y voit les conséquences de l’histoire d’Aurélien et de Bérénice qui affecte Blanchette, la change, ce qui déboussole Edmond qui d’habitude contrôle tout. Aragon dépeint le climat colonial en France du début du XXe siècle, la violence de la rencontre entre français et africains sur le sol français, avant d’enclencher un crescendo de fin qui précipite les évènements, au contraire d’une première partie qui se faisait toute en longueur. L’émancipation de Blanchette fait plaisir à voir, elle n’est plus la petite femme soumise du début, on en découvre une plus maligne, sûre d’elle. Petite déception quand même concernant la métaphore de la noyade qui s’était déroulée tout au long du livre, qui avait créé un fil directeur intéressant mais qui n’a pas été assez exploitée à mon goût, presque abandonnée par l’auteur dans le dernier quart de l’ouvrage. On se demanderait presque pourquoi il l’a commencée dans un premier temps. 

La figure d’Aurélien à l’approche de la fin est vraiment intéressante, et on se rend compte qu’on ne le connaissait pas beaucoup puisqu’il se révèle comme une représentation de la voix de son époque conservatrice, avec des idées problématiques concernant une race inférieure noire et le rôle des femmes, idéaux cependant qui étaient normaux à cette époque de la colonisation et de la soumission des femmes aux hommes. Lui qu’on aimait et plaignait durant le roman, devient à la fin plutôt antipathique, il apparaît comme un homme sans réelles valeurs (en ce sens qu’il ne les a pas pensées), sans volonté, qui utilise sa déception amoureuse comme un nouveau prétexte, après celui de la guerre, a l’inaction. Paul Denis, lui, représente la voix des surréalistes / dadaïstes avant-gardistes, avec des idées d’égalité de race et de sexe. Les années 1930 avaient d’ailleurs vu fuser chez les surréalistes des textes dénonçant la colonisation française, comme par exemple en 1931 « N’allez pas à l’exposition coloniale » d’André Breton. 

Extrait(s) :

Chapitre X. Il y a toutes sortes de gris. Il y a le gris plein de rose qui est un reflet des deux Trianons. Il y a le gris bleu qui est un regret du ciel. Le gris beige couleur de la terre après la herse. Le gris du noir au blanc dont se patinent les marbres. Mais il y a un gris sale, un gris terrible, un gris jaune tirant sur le vert, un gris pareil à la poix, un enduit sans transparence, étouffant, même s’il est clair, un gris destin, un gris sans pardon, le gris qui fait le ciel terre à terre, ce gris qui est la palissade de l’hiver, la boue des nuages avant la neige, ce gris à douter des beaux jours, jamais et nulle part si désespérant qu’à Paris au-dessus de ce paysage de luxe, qu’il aplatit à ses pieds, petit, petit, lui le mur vaste et vide d’un firmament implacable, un dimanche matin de décembre au-dessus de l’avenue du Bois… 

Chapitre XII. Au vrai, Bérénice dansant n’avait pas de poids, elle pliait à la pression la plus légère. On eût dit qu’elle était la musique, tant elle s’y mariait. Aurélien craignit de ne pas danser assez bien pour elle. Il le lui dit. Elle ferma les yeux. Alors, se penchant sur elle, il la vit pour la première fois. Il régnait sur son visage un sourire de sommeil, vague, irréel, suivant une image intérieure. Ce qu’il y avait de heurté, de disparate en elle, s’était fondu, harmonisé. Portée par la mélodie, abandonnée à son danseur. […Ses yeux] se rouvrirent, plus noirs que jamais, plus animaux qu’Aurélien ne s’en souvenait.


Emi

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