Qu’est-ce qu’une œuvre mineure ?

(C’est une dissert rédigée pour la littérature en khâgne) (Enjoy) (Bisous)

           « Production de l’esprit, du talent ; […] ou ensemble des productions d’un écrivain », tel est défini le terme d’œuvre dans le dictionnaire Larousse. L’œuvre littéraire, sur laquelle l’on concentrera notre réflexion, peut en effet désigner à la fois un ouvrage particulier, ou l’ensemble des ouvrages produits par un artiste (ici, un écrivain) tout au long de sa vie. Or, chaque œuvre créée a une valeur, et il est question ici de la possibilité ou non de quantifier cette valeur. En effet, le terme de minorité, en opposition directe à la notion de majorité, nous renvoie à l’édification de critères permettant d’attribuer à une œuvre son degré d’importance, ou encore sa valeur littéraire, laquelle semble être prise en compte dans l’utilisation fréquente de l’expression « œuvre majeure / mineure de la littérature (française) ». La définition d’une œuvre mineure nous semblera donc nécessiter une étude parallèle de la notion d’œuvre majeure. Cela nous renvoie également à l’apparition, dans les années 1940, de la notion de « para-littérature », laquelle induirait une hiérarchie des œuvres littéraires selon le critère de la littérarité. Cependant, ce critère, éminemment subjectif, n’en est qu’un parmi de nombreux autres que nous tenterons alors de définir en répondant à la question : En quoi peut-on différencier une œuvre mineure d’une œuvre majeure en littérature ?  On pourra d’abord les partager selon des critères bien définis, qui nous paraîtrons cependant limités, ce qui nous mènera à penser qu’on ne peut hiérarchiser les œuvres littéraires car trop vastes. Enfin, nous nous appuierons sur une thèse de Roland Barthes pour définir une œuvre mineure comme une œuvre « de plaisir ».


           Dans un premier temps, on peut déterminer ce qu’est une œuvre mineure en étudiant la différenciation entre ladite œuvre et une œuvre majeure, qui peut se faire selon de nombreux critères tenant de la profusion de l’œuvre, de sa création ou encore de sa réception. La hiérarchisation de la littérature nous paraît donc ici possible, et nous tenterons de déterminer des critères inhérents à l’œuvre mais différents des catégories de genre, que Boileau avait lui-même utilisé afin de distinguer les genres nobles des genres plus « populaires ».

           Tout d’abord, l’adjectif « mineur(e) » nous vient du latin minor, qui signifie « plus petit », ou « de moindre importance ». Ainsi, en le prenant au sens littéral, on peut en déduire que le caractère minoritaire d’une œuvre aurait avoir avec sa profusion, que ce soit pour un ouvrage en particulier ou une œuvre de vie. Ainsi, on pourrait qualifier d’œuvres mineures les livres les plus courts, voire d’écrivains mineurs les auteurs les plus succincts. Par exemple, on opposera ainsi la profusion de l’œuvre générale d’Émile Zola au caractère réduit de celle d’Emilie Brontë en littérature anglophone, ou encore de Cervantes.

           Cette condition nous semblant réduite, une partie importante de l’œuvre nous semble alors ensuite devoir être mise en exergue, celle de la création. Cette partie créative de la mise en forme d’un ouvrage comprend notamment le travail du style, du langage ainsi que la démarche de l’auteur. Cette première question du travail du langage en littérature est ce qui conduira les linguistes, notamment Jakobson, à étudier où se trouve la littérarité du langage. Il définit ainsi la fonction poétique du langage, spécifique à la littérature et induisant la notion d’ambiguïté, comme « corollaire obligé de la poésie », nous conduisant alors à penser que l’ambiguïté et le « langage » d’une œuvre pourrait faire son statut d’œuvre majeure. Ce soin accordé au style entre aussi en corrélation avec l’intentionnalité de l’auteur, car il permet la diffusion d’un message particulier, pouvant cependant être brouillé par cette idée d’ambiguïté. Mais entre beauté de la langue et engagement de l’auteur, deux écoles se distinguent ici, celle de Théophile Gautier et sa théorie de « l’art pour l’art », et celle de Jean-Paul Sartre, lequel pose la démarche engagée de l’auteur comme critère obligé d’une œuvre majeure. Ici, deux critères s’opposent et seront rejoints, avec le théâtre de l’Absurde et l’art contemporain, par l’importance de la démarche conceptuelle et de la dimension méta-littéraire de l’œuvre. On aura ainsi des auteurs tels que Beckett ou Ionesco qui privilégieront la démarche et le « message » aux dépends du travail de l’écriture ou de l’engagement politique. Une œuvre mineure voit alors ses caractères se multiplier, et nous nous heurtons ici à une première subjectivité qui est celle de l’auteur à travers le prisme de ses propres idéaux littéraires.

           Enfin, l’on peut axer les conditions du caractère minoritaire d’une œuvre autour de sa réception. Ainsi, une œuvre mineure, donc de moindre importance, serait une œuvre qui n’aurait que peu ou pas d’influence littéraire, culturelle, politique, etc. Les ouvrages les plus lus, donc les plus susceptibles d’avoir une influence sur leurs lecteurs, seront désignés comme majeurs, le critère du succès économique suivant de près cette hypothèse car se faisant témoignage de l’importance du public d’une œuvre. Il sera cependant nécessaire alors de distinguer la réception à l’époque de sa publication, ou celle à long terme, distinction qui induira le critère du caractère temporel d’une œuvre. Ainsi, des ouvrages tels que Madame Bovary de Flaubert, ayant d’abord été condamné puis, à terme, mis au rang d’œuvre majeure de la littérature française, ou encore Les Tragiques d’Agrippa d’Aubigné, inconnu puis reconnu trois siècles plus tard, devront être caractérisés de « majeurs » du fait de leur postérité.

           Il est donc possible de hiérarchiser la littérature et les œuvres qui la composent afin de délimiter les ouvrages mineurs des ouvrages majeurs. Cependant, l’on n’aperçoit pas de frontière nette et précise, et énormément de sous-critères entrent en jeu, notamment des critères éminemment subjectifs qui concernent, entre autres, l’auteur et son rapport à son œuvre. On se demandera alors si l’on peut réellement différencier une œuvre majeure d’une œuvre mineure en observant les limites de ces précédents éléments prétendant pouvoir hiérarchiser les œuvres littéraires.


           Dans un second temps, les notions d’œuvre majeure et mineure ne sont pas applicables car contiennent des contradictions, des variations d’opinion, et, de plus, la littérature semble appeler davantage la subjectivité, que l’objectivité que requiert pourtant un tel classement. On soulèvera alors ici un questionnement concernant la réelle possibilité de définir deux sortes de littérature, correspondant pour l’une aux œuvres mineures, et pour l’autre aux œuvres majeures, avec une difficulté de définition de la notion de « littérarité ».

           Tout d’abord, la littérature nous apparaît comme une entité extrêmement variée, démultipliant les critères de valorisation et empêchant ainsi toute hiérarchisation des œuvres. En effet, le critère du travail autour du style d’écriture et du langage utilisé fera de Flaubert un auteur majeur, mais tendra à remettre en cause la notoriété de l’œuvre de Camus et son « écriture blanche ». Inversement, un langage éminemment travaillé comme celui de Mallarmé pourra être dévalorisé si l’on s’y intéresse au travers des conditions de clarté d’un message engagé à transmettre. L’édification de critères objectifs nous paraît donc trop réduite pour pouvoir englober toutes les œuvres littéraires, qu’elles soient jugées de majeures ou de mineures.

           Ensuite, la littérature nous apparaît aussi comme une entité mouvante et imprécise : elle nous semble en effet être constamment en devenir, subissant des mutations de genres, des transgressions systématiques comme l’essor du romantisme en opposition aux Lumières, des parodies, et même plus récemment des procès sur elle-même avec des œuvres comme Madame Bovary de Flaubert. Ainsi, une œuvre mineure dans ce contexte ne peut être définie qu’approximativement, et ses critères varieront selon l’époque de sa création ou de sa publication, son contexte historique ou politique, et son appartenance à un mouvement en particulier. On notera par exemple qu’une œuvre mineure ne sera pas la même si l’on se place dans le cadre du symbolisme avec Baudelaire ou de la littérature de l’absurde avec A.Camus.

           Enfin, nous pouvons même voir la littérature comme un vaste palimpseste, c’est-à-dire un manuscrit dont on a fait disparaître l’écriture pour y écrire un autre texte, mais sur lequel on peut toujours voir cet ancien texte par transparence. Ainsi, on peut envisager toute œuvre comme susceptible d’influencer ou d’être à l’origine d’une autre œuvre. Il n’y aurait plus d’œuvres mineures ou majeures, mais seulement des œuvres qui se répondent ou se superposent, plus ou moins subtilement, et surtout plus ou moins inconsciemment. On ne peut en effet penser l’écriture sans la lecture, et il est nécessaire de compter les œuvres lues par un auteur comme des influences directes ou indirectes sur ses écrits. On pourra citer par exemple Jules Vernes, chez qui ressortiront, entre autres, des écrits scientifiques résultant d’une documentation choisie. Chez d’autres auteurs comme le dramaturge anglais Shakespeare, on retrouvera de nombreuses références littéraires, allant de légendes anonymes à l’auteur italien Pétrarque. Aussi, ces influences peuvent être mises en lumière avec les notions d’hypotexte et d’hypertexte : le « Carpe diem » d’Horace se retrouvera, entres autres, dans les poèmes de Ronsard à Cassandre.

           Il est donc difficile d’envisager une réelle séparation de la littérature entre œuvres majeures ou mineures, cette littérature étant une littérature non seulement vaste, mais aussi en perpétuel changement, et dans laquelle les œuvres semblent se répondre. Cependant, si cette conclusion est séduisante car met toutes les œuvres sur un même plan, elle remet en cause la pratique du prix littéraire, ou encore la catégorie « classiques » en littérature, souvent placée en-deçà des autres œuvres. On se posera alors la question d’une alternative possible entre la micro-littérature et le tout littéraire, afin de différencier réellement une œuvre mineure d’une œuvre majeure, sans tomber dans la para-littérature qui tend à remettre en cause la valeur littéraire, ou littérarité, des œuvres dites « mineures ».


           Dans un troisième et dernier temps, une œuvre mineure sera associée, avec une importance mise sur la subjectivité du lecteur, aux textes « de plaisir » définis par Roland Barthes, ne perdant ici pas sa valeur littéraire et s’opposant aux œuvres mineures, ou textes « de jouissance ».

           Tout d’abord, si l’on se concentre sur l’expression d’« œuvre majeure de la littérature » afin d’étudier l’œuvre mineure à travers le prisme de l’œuvre majeure, on peut déterminer certaines caractéristiques primordiales : elle aura souvent enrichi la littérature française avec un nouveau style, de nouvelles revendications, ou aura fait de son auteur la figure de proue d’une certain genre ou mouvement, avec par exemple Baudelaire identifié comme précurseur du symbolisme, V.Hugo comme auteur romantique, Corneille et Racine comme les grandes figures du théâtre classique. Mais ces critères sont de nouveaux limités à la création de l’œuvre et sa réception dans les milieux littéraires. Or, ces composantes ne nous semblent pas suffisantes à la définition de l’œuvre mineure, et il nous apparaît nécessaire de nous intéresser au lecteur en particulier, à son rapport avec cette œuvre, et à ce que sa subjectivité peut apporter, quand on pourrait la penser nocive à une définition objective.

           Ainsi, on peut ensuite penser, comme l’avait ébauché Sartre lorsqu’il évoquait l’importance de l’engagement en littérature, qu’une œuvre, une fois publiée, n’appartient plus à l’auteur, mais au lecteur et à ce que chacun en fait ou en retire. On peut alors penser que la valeur de l’œuvre littéraire sera déterminée par chacun de ses lecteurs, redonnant leur légitimité aux critiques et prix littéraires. Le caractère mineur ou majeur d’une œuvre sera alors déterminé par la subjectivité du lecteur, avec sa sensibilité, ses influences culturelles, sociales, voire ses composantes familiales ou économiques, par exemple. Ainsi, les lecteurs de ce que l’on appelle généralement la « para-littérature », font de ces œuvres des œuvres majeures par l’intérêt qu’ils leur portent. Cependant, nous arrivons rapidement à une limite dans la définition de littérarité, et nous ne pouvons poser à une même échelle l’œuvre de Proust et celle, par exemple, de Guillaume Musso (le critère de la profusion étant pourtant respecté dans les deux cas).

           Ainsi, nous nous appuierons enfin sur Roland Barthes et son Plaisir du texte publié en 1973. Il établit dans cet ouvrage une différence entre texte de plaisir et de jouissance, prenant en compte le rapport du lecteur à l’œuvre tout en nous permettant de différencier certains « types » d’œuvres, et d’y assimiler nos œuvres mineures et majeures. Selon lui en effet, un texte de plaisir est « celui qui contente, emplit, donne de l’euphorie ; celui qui vient de la culture, ne rompt pas avec elle, est lié à une pratique confortable de la lecture », tandis que le  texte de jouissance sera « celui qui met en état de perte, celui qui déconforte (peut-être jusqu’à un certain ennui), fait vaciller les assises historiques, culturelles, psychologiques du lecteur, la consistance de ses goûts, de ses valeurs et de ses souvenirs, met en crise son rapport au langage ». Nous définirons alors enfin une œuvre mineure comme un texte de plaisir, qui offrira du confort à son lecteur, en opposition à une œuvre majeure qui lui donnera de l’inconfort. Ainsi, nous ne remettons pas en cause la valeur littéraire de l’œuvre mineure, mais utilisons l’effet produit sur le lecteur comme critère.


           En conclusion, on peut différencier une œuvre mineure d’une œuvre majeure en littérature, non pas au travers de critères objectifs, et sans tenir compte du caractère évasif du terme de littérature, mais bien en nous intéressant au rapport du lecteur à cette œuvre, ce lecteur lui donnant de la valeur, en étant le seul à pouvoir témoigner de l’effet d’une œuvre. Ainsi, qu’est-ce qu’une œuvre mineure si ce n’est une œuvre donnant du plaisir à son lecteur, lorsqu’une œuvre majeure lui procure de la jouissance ?

— Emi

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